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Dialogue national : oui, mais… transformer les lignes rouges en convergences parallèles (tribune de Jean-Marie Kabemba)

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt le débat entre Christophe Lutundula et Delly Sesanga. J’en ai apprécié la hauteur et, surtout, la qualité d’un échange entre deux hommes qui, malgré leurs divergences profondes, ont su confronter leurs positions sans faire de leur désaccord un obstacle insurmontable.

Dans un paysage politique trop souvent marqué par les invectives et les procès d’intention, cet échange a montré qu’un chemin vers le dialogue demeure possible.

Delly Sesanga maintient sa ligne rouge sur le troisième mandat. Christophe Lutundula ne lui demande pas d’y renoncer et ne lui oppose pas une autre ligne rouge. Il lui propose plutôt de participer à la préparation du dialogue, notamment au sein du comité préparatoire, afin de contribuer à la définition de son format, de sa représentation et de son ordre du jour.

La question n’est donc plus de savoir quel camp doit céder avant que le dialogue commence. Elle devient : comment des acteurs qui divergent sur l’issue peuvent-ils s’entendre sur la manière de préparer la discussion ?

C’est, à mes yeux, le principal enseignement de ce débat.

TRANSFORMER LE PRÉALABLE EN OBJET DE DISCUSSION

L’approche de Christophe Lutundula consiste à offrir à l’opposition la possibilité de peser sur les conditions mêmes du dialogue, sans lui demander d’abandonner ses convictions.

Vous estimez que le troisième mandat doit être exclu ? Vous craignez qu’une révision constitutionnelle poursuive cet objectif ? Participez à la préparation du dialogue et contribuez à en définir les règles.

Cette démarche permet de déplacer le débat : plutôt que d’exiger un accord préalable sur les questions qui divisent, il s’agit de rechercher un accord sur le cadre dans lequel elles pourront être examinées.

Mais cette ouverture impose une exigence réciproque. Si la C64 demande à la majorité de ne pas arriver au dialogue avec des conclusions écrites d’avance, la même exigence doit s’appliquer à l’opposition. Défendre une position au cours du dialogue n’est pas la même chose que l’imposer comme condition pour accepter d’y participer.

On ne peut pas demander l’inclusivité des acteurs tout en pratiquant l’exclusivité des sujets.

C’est précisément parce que nous ne sommes pas d’accord qu’il faut nous parler. Une ligne rouge peut demeurer une conviction ferme sans devenir un obstacle à toute discussion.

LA LEÇON DES « CONVERGENCES PARALLÈLES »

Avec Christophe Lutundula, Martin Fayulu et bien d’autres, nous avions déjà tiré, à l’époque de la Conférence nationale souveraine, les leçons de ce que le cardinal Monsengwo appelait les « convergences parallèles » : lorsque les positions paraissent inconciliables, il n’est pas toujours nécessaire de s’accorder immédiatement sur la destination pour commencer à avancer ensemble.

Cette approche offre une méthode pour préparer le dialogue national.

La majorité ne souhaite pas que certaines questions institutionnelles soient exclues d’avance. Une partie de l’opposition veut obtenir la garantie que le dialogue ne conduira pas à un troisième mandat.

Faut-il résoudre cette contradiction avant même de commencer à parler ? Je ne le crois pas.

Commençons par les questions sur lesquelles la Nation doit rechercher des réponses communes : l’intégrité territoriale, la réforme de notre défense, la gouvernance, la justice, la décentralisation, la crédibilité des élections, la cohésion nationale et le fonctionnement de nos institutions.

Une ligne rouge tracée avant le dialogue ne doit pas nécessairement devenir une ligne qui interdit le dialogue.

LE SOUVERAIN PRIMAIRE AU CŒUR DU DIALOGUE

Derrière la controverse constitutionnelle apparaît une question fondamentale : à qui appartient la Constitution ?

Ni à la majorité ni à l’opposition. Ni aux seuls juristes. Ni exclusivement à la génération qui l’a élaborée.

La Constitution tire sa légitimité du peuple congolais : celui qui l’a adoptée par référendum en 2005, comme celui de 2026 et des générations futures.

L’article 220 protège des principes fondamentaux, parmi lesquels la forme républicaine de l’État, le suffrage universel, le nombre et la durée des mandats du Président de la République, l’indépendance du pouvoir judiciaire et le pluralisme politique et syndical.

Ces protections portent les leçons de notre histoire et ne sauraient être traitées avec légèreté.

Une interrogation demeure néanmoins : comment penser la permanence de la souveraineté populaire à travers les générations tout en respectant les limites que la Constitution actuelle fixe à sa révision ?

Cette question ne permet pas d’écarter les protections constitutionnelles par simple convenance politique. Elle mérite un débat de fond, distinct d’un affrontement réduit à la seule question du troisième mandat.

C’est ici que les consultations populaires prennent tout leur sens.

Nous avons pris l’habitude, à Kinshasa, de parler au nom du peuple. La majorité parle au nom du peuple. L’opposition parle au nom du peuple. La société civile parle au nom du peuple.

Mais pourquoi ne pas commencer par écouter le peuple lui-même ?

Que pensent les Congolais de la sécurité, de la justice, du fonctionnement des provinces, du système électoral, de l’équilibre entre les pouvoirs et, si la question se pose, de l’évolution de leurs institutions ?

La consultation ne doit pas servir à redécouvrir les problèmes du pays. Elle doit permettre de faire émerger des propositions et de rechercher l’adhésion autour des solutions.

Elle doit associer les citoyens, les provinces, les forces sociales, les universités, les confessions religieuses, les organisations professionnelles et les forces politiques à la définition des réponses.

C’est ainsi que le souverain primaire retrouve sa place : non plus seulement comme principe proclamé, mais comme acteur du processus.

Et si des questions institutionnelles majeures émergent de ces consultations, elles devront être examinées à partir des préoccupations exprimées par les Congolais, dans le respect des règles constitutionnelles applicables, et non à partir d’une conclusion écrite d’avance par un camp contre l’autre.

La souveraineté populaire impose une exigence à tous : accepter que le peuple puisse ne pas donner la réponse que chacun espère de lui.

L’URGENCE NATIONALE ET LA QUESTION AFC/M23

Il serait dangereux que la question constitutionnelle finisse par absorber toutes les autres.

Le Congo fait face à une grave crise sécuritaire dans l’Est. Nos populations souffrent et l’État doit retrouver pleinement son autorité sur l’ensemble du territoire.

C’est dans ce contexte que l’insistance de la C64 sur la participation de l’AFC/M23 au dialogue national appelle une clarification.

Delly Sesanga soulève une question importante : comment régler la guerre sans parler à ceux qui la font ?

La question mérite d’être entendue. Mais elle en appelle une autre : faut-il nécessairement parler à ceux qui font la guerre dans le même cadre que celui où majorité, opposition et forces sociales discutent de la gouvernance et de l’avenir institutionnel du pays ?

Il faut distinguer la négociation destinée à mettre fin à une guerre du dialogue politique consacré à l’avenir de la Nation.

L’AFC/M23 est un acteur du conflit. Sa participation aux mécanismes concernant le cessez-le-feu, le désengagement, les questions humanitaires et les arrangements nécessaires au retour de la paix relève du règlement de cette guerre.

Mais pourquoi sa présence à ces négociations devrait-elle devenir une condition de la participation de l’opposition républicaine au dialogue politique national ?

LE DIALOGUE NATIONAL PEUT-IL ÊTRE UN « SOLILOQUE » SANS L’AFC/M23 ?

Delly Sesanga a employé le terme de « soliloque » pour qualifier le dialogue envisagé par le Chef de l’État.

Mais pourquoi un dialogue réunissant la majorité, la C64, les autres forces de l’opposition et la société civile serait-il un soliloque en l’absence de l’AFC/M23 ?

Pourquoi l’opposition républicaine fait-elle dépendre sa propre participation de celle d’un mouvement armé ?

S’agit-il uniquement d’une conception particulière du dialogue inclusif ou existe-t-il d’autres considérations politiques derrière cette insistance ?

La C64 et l’AFC/M23 ne sont pas une même entité. Elles n’ont ni le même statut, ni les mêmes méthodes, ni la même place dans la République.

Une clarification s’impose : elle permettrait notamment de dissiper les soupçons de collusion que cette insistance pourrait susciter, sans confondre ces soupçons avec des faits établis.

La dimension régionale du conflit rend cette clarification d’autant plus nécessaire.

Dans une déclaration du 17 juillet, Paul Kagame a établi un lien entre les menaces visant le M23 et celles qu’il estimait dirigées contre le Rwanda. Ses propos illustrent la place qu’occupe le M23 dans le discours sécuritaire rwandais.

Ils conduisent à poser une question plus large : un règlement limité au M23 suffirait-il à mettre fin à la présence militaire rwandaise et aux mécanismes qui entretiennent le conflit ?

Notre histoire depuis 1996 nous oblige à envisager qu’un autre mouvement puisse lui être substitué si ces mécanismes demeurent.

Le problème dépasse donc le seul M23. Pourquoi faire de sa participation au dialogue politique national une condition incontournable, alors que les questions du retrait des forces étrangères et de la sécurité régionale exigent des réponses qui dépassent ce mouvement ?

LA PORTE OUVERTE EN 1996

En 1996, le Rwanda et ses alliés régionaux ont soutenu l’AFDL dans sa marche vers Kinshasa. Le mouvement a progressé dans un pays où le régime Mobutu, installé depuis plus de trois décennies, était profondément contesté et où l’État comme ses institutions étaient considérablement affaiblis.

Cette expérience pose aujourd’hui une question de principe : quel précédent établirions-nous si la conquête de territoires par un mouvement armé soutenu de l’extérieur lui donnait, de ce seul fait, une place dans la détermination de l’avenir politique du Congo ?

Le Congo de 2026 n’est plus le Zaïre de 1996.

Quelles que soient les critiques légitimes adressées à leur fonctionnement, nos institutions offrent un cadre à la compétition politique. On peut contester le pouvoir, dénoncer la gouvernance et réclamer des réformes sans considérer la prise des armes comme une voie équivalente à l’action politique républicaine.

Il existe également une dimension régionale du conflit que le dialogue politique national ne saurait, à lui seul, résoudre.

Dans sa résolution 2773 du 21 février 2025, le Conseil de sécurité des Nations Unies a condamné l’offensive du M23 menée avec le soutien des Forces de défense rwandaises. Il a demandé le retrait du M23 des territoires qu’il contrôle, la cessation du soutien rwandais au mouvement et le retrait des forces rwandaises du territoire congolais.

La distinction est essentielle : les négociations nécessaires à la fin des hostilités doivent traiter du mouvement armé, mais aussi de la présence des forces étrangères et des garanties de sécurité.

Pourquoi ramener l’ensemble de cette crise à un désaccord politique interne qui trouverait nécessairement sa solution autour de la seule table du dialogue national ?

L’opposition républicaine possède sa propre légitimité. Elle n’a pas besoin de la présence d’un mouvement armé pour faire entendre ses revendications face au pouvoir.

Le dialogue politique national doit traiter de nos désaccords institutionnels et de gouvernance. Le conflit dans l’Est exige, pour sa part, des mécanismes sécuritaires, diplomatiques, humanitaires et judiciaires adaptés.

Les deux processus peuvent avancer parallèlement et se compléter. Mais ils n’ont ni le même objet ni nécessairement les mêmes acteurs.

La question dépasse le pouvoir actuel. Le précédent que nous établirions aujourd’hui pourrait concerner demain n’importe quelle majorité et n’importe quelle opposition.

Nous devons négocier la fin de la guerre sans faire de la guerre un moyen d’accéder à la décision politique.

QUAND LA PRUDENCE POLITIQUE S’IMPOSE

Cette exigence de cohérence vaut aussi pour notre propre famille politique, l’Union sacrée.

Pendant que le Chef de l’État cherche à créer les conditions d’un rassemblement et que des compatriotes comme Christophe Lutundula proposent une méthode de dialogue, certaines déclarations peuvent, même involontairement, compliquer cette démarche.

La réaction de Nicolas Kazadi à la faible mobilisation d’une marche de l’opposition en fournit un exemple. On peut constater qu’une manifestation a moins mobilisé que prévu. Il serait toutefois imprudent d’en déduire qu’il n’existe aucun malaise politique ou social.

Une faible mobilisation ne constitue pas, à elle seule, un référendum sur l’état du pays. La force d’une démocratie se mesure aussi à sa capacité à garantir à l’opposition le droit de s’exprimer et à lui répondre politiquement.

L’intervention de notre camarade Steve Mbikayi dans le débat mérite une attention particulière. En interrogeant Delly Sesanga, il a invoqué l’article 218, qui organise la procédure de révision constitutionnelle, pour soulever l’hypothèse d’un « double déverrouillage » : modifier ou supprimer d’abord l’article 220, puis revenir, dans un second temps, sur les matières que celui-ci protège, notamment le nombre et la durée des mandats présidentiels.

Cette hypothèse soulève une question juridique qui mérite d’être examinée pour elle-même.

Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est le contraste entre cette intervention et la démarche que Christophe Lutundula avait patiemment construite au cours du même échange.

Lutundula proposait à Sesanga de participer à la préparation du dialogue, sans lui demander d’abandonner sa ligne rouge sur le troisième mandat. Il cherchait ainsi à déplacer la discussion : ne pas exiger d’abord un accord sur le fond, mais permettre aux acteurs de définir ensemble le cadre dans lequel leurs désaccords seraient examinés.

Évoquer, à ce moment précis, un mécanisme destiné à lever les protections de l’article 220 risquait de ramener tout le débat à la question même que cette démarche cherchait à ne pas ériger en préalable.

J’ai également relevé que Christophe Lutundula s’est gardé d’entrer dans cette controverse. Cette retenue a permis de maintenir la discussion sur les conditions du dialogue plutôt que de la déplacer vers une confrontation sur les voies possibles d’une révision constitutionnelle.

Nous demandons à l’opposition de ne pas présumer des conclusions du dialogue ni de considérer le troisième mandat comme son objectif nécessaire. Pourquoi, dans le même temps, mettre nous-mêmes au premier plan une hypothèse qui risque de conforter précisément cette inquiétude ?

Il ne s’agit pas de contester à notre camarade le droit de poser une question juridique. Il s’agit de mesurer l’effet politique d’une question, même légitime, lorsqu’elle est soulevée avant que le cadre du dialogue soit convenu.

Cette interrogation rejoint directement notre référence au souverain primaire. Deux méthodes sont ici en présence : partir d’un mécanisme de révision pour envisager la levée d’une protection constitutionnelle, ou commencer par écouter les Congolais, recueillir leurs propositions et examiner ensuite les conséquences institutionnelles qui pourraient en découler, dans le respect de la Constitution.

À force de vouloir démontrer qu’une voie juridique pourrait exister, nous risquons de transformer une hypothèse constitutionnelle en soupçon politique.

La prudence ne consiste donc pas à interdire le débat juridique. Elle consiste à ne pas le substituer prématurément au travail politique nécessaire pour rendre le dialogue possible.

La loyauté envers le Chef de l’État n’exige pas d’anticiper toutes ses positions. Elle peut aussi consister à lui préserver le temps et l’espace nécessaires pour exposer lui-même à la Nation la direction qu’il entend donner à son initiative.

NE FAISONS PAS AVORTER LE DIALOGUE AVANT QU’IL NE COMMENCE

Au fond, à qui appartient le dialogue ?

Ni à la majorité ni à l’opposition, et encore moins à quelques chefs de partis. Il appartient au peuple congolais.

L’échange entre Christophe Lutundula et Delly Sesanga montre qu’il est possible de rechercher un accord sur la méthode sans exiger un accord préalable sur l’issue.

On peut ne pas être d’accord sur la destination et commencer néanmoins à s’entendre sur le chemin.

Voilà l’esprit des convergences parallèles.

Préservons cet espace. Ne réduisons pas prématurément le dialogue national à un affrontement pour ou contre un troisième mandat. Évitons aussi que des déclarations anticipées, dans quelque camp qu’elles interviennent, ne ferment la discussion avant même son ouverture.

Demandons à l’opposition de clarifier les raisons pour lesquelles elle lie sa participation au dialogue politique à celle de l’AFC/M23. Traitons parallèlement la guerre dans l’Est dans les cadres adaptés à ses dimensions nationales et régionales.

Les divergences ne disparaîtront pas. Mais elles peuvent cesser d’être des murs pour devenir des sujets de discussion.

Le Chef de l’État a ouvert une porte. Ne la refermons pas nous-mêmes.

Et ne confondons pas cette porte du dialogue républicain avec celle qui, en 1996, avait permis à une intervention étrangère de peser sur notre avenir politique par l’intermédiaire d’un mouvement armé.

La première doit rester ouverte. La seconde ne doit pas être rouverte.

Retrouvons l’intelligence politique des convergences parallèles. Écoutons le souverain primaire et préservons les conditions d’un dialogue dont personne n’aura écrit les conclusions d’avance.

✍🏽 Par la rédaction

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